Le « vol » des vautours

Le terme vautour est utilisé dans le secteur financier pour définir une catégorie de fonds d’investissement spéculatifs dont le principal objectif est de racheter des créances menacées d’insolvabilité.

Similaires aux oiseaux de proie, ils attendent que leur « victime soit affaiblie et sans défense pour pouvoir la piller », leur spécialité consiste à profiter des faillites et ils sont devenus des acteurs sans scrupules du commerce de dettes. L’achat de ces créances, souvent à très bas prix, se fait dans le but d’engager des poursuites judiciaires contre le débiteur pour l’amener à rembourser intégralement sa dette. Leurs taux de recouvrement représentent en moyenne 3 à 20 fois leur investissement.

À titre d’exemple, en 2007, la Zambie, un des pays les plus pauvres au monde, a dû payer au fond vautour Donegal 15,4 millions USD pour une créance d’une valeur initiale de 3,2 millions USD et en 1999, le Pérou a été contraint à payer 58 millions USD au fond vautour Elliott Associates pour une dette rachetée seulement à 11 millions USD. En 2009, c’était le tour du Liberia : le même fonds mais cette fois représenté par Dechert, un cabinet d’avocats multinational avec son siège à Londres (et représenté au Luxembourg), a gagné une procédure judiciaire pour 20 millions USD.

Les propriétaires de ces fonds, similaires aux vautours, « repèrent les carcasses grâce à leur vue perçante et un sens de l’odorat très développé ». Ils sont conseillés par des avocats et des financiers ayant une connaissance exacte de la situation des pays endettés. Ils se renseignent même auprès des ministres des finances sur les crédits en circulation et ils développent ainsi des stratégies de lobbying très solides.

Pour des raisons logistiques, ces fonds sont généralement basés dans des paradis fiscaux connus pour leurs talentueux experts-comptables, analystes financiers ou avocats;leur pratique du secret bancaire; ou encore pour leur ingénieuse gestion des produits comme : les trusts, les sociétés écrans[1] ou les comptes offshore. Ceux-ci offrent la possibilité de blanchir de l’argent, y compris des fonds provenant de la corruption, en toute sécurité. De plus, les autorités judiciaires de ces pays répondent rarement aux demandes d’entraide judiciaire.

En 2010, une loi a été adoptée qui empêche désormais les fonds vautours de faire des profits sur d’anciennes dettes de pays à faibles revenus, ce qui représente un progrès considérable. Mais cette loi ne s’applique pas aux dettes récentes : en mai de cette année, lors du refus de la restructuration de la dette, la Grèce a dû payer 436 millions EUR aux investisseurs mais 90% de ce montant est allé directement dans la poche de Dart Management, un fonds vautour connu pour son goût historique de l’achat de créances à très bas prix.

Ces vingt dernières années, les pratiques d’investissement se sont transformées avec la création de produits dérivés. Les dettes transférées par le biais de la titrisation[2] sont souvent cédées sans que le pays débiteur n’en soit informé ou qu’il ait donné son accord. Une fois que son titre de propriété est dispersé, le gouvernement d’origine a les plus grandes difficultés à restructurer ou à annuler la dette.

À l’heure actuelle, nous sommes « spectateurs » d’une « offshorisation[3] des États»[4] et d’une perte de souveraineté envers des acteurs financiers qui « outrepassent le pouvoir de l’État et nient celui du peuple»[5].

Or la dette n’est pas une conséquence malheureuse de la crise, elle est avant tout une construction politique qui est au cœur du modèle néolibéral et permet de soumettre les États aux exigences des marchés financiers. Elle oblige les gouvernements à mettre en place des orientations politiques favorables aux créanciers et permet à ces derniers de mettre la main à moindre coût sur les ressources et les richesses des États. En Espagne, en Italie, en Grèce et au Portugal, les politiques d’austérité vont approfondir la privatisation des services et surtout imposer des formes régressives d’organisation sociale.

Dans ce contexte, il est surtout très important que le « citoyen se professionnalise », s’informe sur ces problématiques et se mobilise afin de transformer le système existant et de promouvoir un système financier transparent et équitable avec des limites bien définies. Il est inutile de bricoler, il faut une volonté de penser autrement et de changer notre modèle de développement.

Ana Luísa Teixeira

 


[1] Société qui cache son véritable détenteur en utilisant des prête-noms. Elle constitue un écran en ayant recours à des administrateurs locaux, simples prête-noms, et parfois en utilisant des actions aux porteurs. Selon les Nations Unies il y aurait dans les paradis fiscaux quelque 3 millions de sociétés écrans.
[2] Montage financier qui consiste à transformer des actifs en titres négociables qui sont ensuite vendus à des investisseurs. Elle  transforme des crédits en produits de marché, le marché devant fournir la liquidité à ce produit.

[3] Le terme offshore, souvent appliqué au domaine de la finance équivaut en fait à une délocalisation. Pour une société, l’offshore permet par exemple de disposer d’un siège social établi dans un pays (souvent un paradis fiscal) et d’implanter son activité dans un autre, où elle peut procéder ainsi à des placements plus rentables et bénéficier d’une fiscalité réduite.

[4] Extrait de « Offshore, paradis fiscaux et souveraineté criminelle » Alain Deneault

[5] Idem